Des dettes par-dessus la tête - Article DNA - 05/03/2018

Ça n’arrive pas qu’aux autres, ça n’arrive pas qu’aux « pauvres », comme en témoignent les statistiques de Crésus ou de la Banque de France. Si le nombre de dossiers a baissé ces dernières années, le nombre de surendettés n’en reste pas moins préoccupant et les situations des uns et des autres sont parfois de vrais sacs de nœuds. Pour s’en sortir, le chemin est long. 

Sur l’ardoise de ce quinquagénaire du nord de l’Alsace, il y a encore 40 000 euros. Ce qu’il doit à sa banque pour son appartement, soit, à peu près, les intérêts, a-t-il calculé. Il témoigne anonymement et choisit Guillaume comme pseudonyme : « C’est un battant, un conquérant. » Habitant d’une petite bourgade des bords du Rhin, entre Haguenau et Lauterbourg, il est plus à l’aise pour parler Histoire que détailler ses galères. Et il y tient : « J’ai toujours essayé de m’en sortir tout seul. »

Tourneur-fraiseur, il a usiné des pièces de métal pour du matériel médical dans une entreprise, en Allemagne, pendant dix ans. C’était son dernier emploi avant que ne commencent les problèmes. « J’ai manipulé des produits qui m’ont rendu malade et j’ai perdu mon boulot. » Il a pu obtenir une petite prime de départ mais pas assez pour régler les crédits en cours.

Guillaume a obtenu un moratoire, soit le gel de ses dettes pendant deux ans

Sa voiture, il l’a perdue. « J’avais déjà payé 10 000 euros, elle en coûtait 27 000, ils l’ont récupérée». En fait, constate-t-il, «je suis tout seul. Quand tout joue contre vous, c’est plus facile à deux. » En revanche, il a encore son appartement. Parce qu’après avoir déposé un dossier de surendettement auprès de la Banque de France, il a obtenu un moratoire, c’est-à-dire un délai de deux ans pour rétablir sa situation, délai pendant lequel ses dettes ont été gelées. Deux ans pour se remettre à flot, pour reprendre du poil de la bête : « Quand la santé ne va plus, tout s’écroule. Maintenant, je vais mieux, j’ai retrouvé un travail. »

Sauf que ce n’est pas si simple : les deux ans sont échus, il a trouvé un boulot à la mi-février – par chance, il peut s’y rendre à pied – mais il n’est pas complètement sorti des ennuis. Il a fini par contacter l’association Crésus parce qu’à 53 ans, il ne veut pas perdre son appartement : « Je ne veux plus revenir à la location. »

Juste avant de retrouver ce travail en intérim, Guillaume touchait l’ASS (allocation de solidarité spécifique), soit près de 500 euros par mois. « J’ai eu des dettes un peu partout, parfois je mangeais à crédit. » Jusqu’à ce que l’assistante sociale le mette sur la piste de l’épicerie sociale de Lauterbourg : « Je ne savais même pas que ça existait. On peut avoir l’équivalent de 20 euros de nourriture pour 2 euros, ça vous aide. Là, je commence à y voir plus clair, déjà la santé. Je fais attention à ce que je mange, j’ai appris à faire la cuisine, je bouge. »

Nina (c’est aussi un prénom d’emprunt) a, elle, sollicité la fondation Crésus ce mois de janvier. Elle a 34 ans, pas d’enfants, et vit seule dans un studio de 24 m² situé dans un quartier du sud-ouest de l’agglomération strasbourgeoise : « Je n’habite pas une villa, je vis simplement. »

Elle doit près de 30 000 euros à sa banque et divers créanciers. Elle a pris un premier crédit renouvelable en 2005, puis deux, puis trois. Il s’agissait de cartes de paiement, pour faire des achats en ligne : « C’est tentant, surtout quand on travaille en intérim. Ils ne sont pas regardants sur la situation, ce ne sont pas de grosses réserves d’argent, jusqu’à 3 000 euros par carte. »

Au SMIC puis au chômage, Nina totalisait sept crédits et un total de 850€  à rembourser par mois

Lorsqu’elle décroche un CDI, sa banque lui octroie un prêt pour rembourser ses crédits. « Mon père est tombé malade, il est à l’étranger, il a fallu payer pour les soins. » Son premier prêt de 15 000 euros est alors augmenté de 6 000 euros. Elle ne gagne que le SMIC - soit 1 170 euros net.

Et puis elle recommence à faire des achats en ligne, avec une autre carte, pour 1 700 puis 2 000 euros. Elle se tourne vers un organisme de prêt, obtient cette fois 11 000 euros. Au total, elle finit par atteindre sept crédits, pour des mensualités totales de 850 euros.

En janvier 2017, Nina perd son emploi d’agent logistique pour un transporteur. Un licenciement économique. Elle a commencé depuis une formation, à distance, pour devenir secrétaire médicale mais a un peu de mal  « avec tous ces problèmes qui m’empêchent de dormir. Heureusement ma famille me soutient. »

Dans son entourage, peu de gens sont au courant : « Quand je travaillais, j’avais une collègue surendettée. Elle a eu des impayés, les créanciers l’ont appelé au bureau, elle était en pleurs. Ils harcèlent, ils appellent même les voisins, ils sont sans pitié. C’est dur psychologiquement. »

Avec son allocation-chômage de 1 000 euros, Nina est bien en peine. Elle est en train de remplir son dossier pour la Banque de France et compte désormais sur la commission de surendettement : « Je ne demande pas qu’on efface mes dettes, j’assume mes bêtises. Mais je voudrais juste pouvoir terminer ma formation, trouver un autre travail et retrouver une bonne situation. »

Prévention et accompagnement 

Quand Crésus réceptionne un dossier, l’association décide, en fonction du reste à vivre du demandeur, de l’orienter soit vers un accompagnement budgétaire, vers une médiation (renégociation), ou vers le dépôt d’un dossier de surendettement auprès de la Banque de France.

En 2017, les personnes qui ont contacté Crésus en Alsace supportaient une dette moyenne de 27 613 euros et disposaient d’un revenu moyen de 1 800 euros. Une fois retirées les charges (912 euros) et les mensualités de crédit (646 euros) il ne leur reste pour vivre que 242 euros.

Les personnes qui bénéficient d’un accompagnement de Crésus disposaient en 2017 d’un revenu moyen de 2 126 euros. Une fois débitées les charges (1 114 euros) et les mensualités de crédit (509 euros), le reste à vivre de 503 euros. Elles supportaient en moyenne 2,65 crédits, pour un montant de 38 161 euros. La plupart des personnes surendettées ont entre 35 et 65 ans, sont mariées (32 %) ou divorcées (34 %), sans enfants (plus de 70 %), locataires (74 %), employés (40 %) ou retraités (22 %).

« L’accompagnement donne de très bons résultats », indique Maxime Pekkip, de Crésus, issu du milieu bancaire comme la majorité de l’équipe ; ils savent de quoi ils parlent. Il permet « de mettre un frein à une lente et inexorable descente », ajoute-t-il. Comme l’illustre le témoignage de Nina, il peut se passer plus d’une dizaine d’années pendant laquelle une situation se dégrade, tant sur le plan matériel que personnel (divorce, perte d’emploi…) jusqu’à se retrouver à devoir déposer un dossier de surendettement. En 2017, chez Crésus –  ce sont toujours des moyennes  – les revenus des personnes ayant déposé un dossier étaient de 1 803 euros , avec 987 euros de charges, 1 005 euros de crédits, et un reste à vivre de - 189 euros, pour des ardoises moyennes de 37 828 euros. On trouve là des célibataires à 35 %, mais aussi des couples mariés (24 %) ou divorcés (29 %), employés à 40 %.

Crésus, planche de salut 

Crésus (Chambre régionale du surendettement social) a son siège à Strasbourg, où est née l’association en 1992, mais compte des antennes dans toute la France. Une trentaine de salariés et 600 bénévoles traitent quelque 60 000 dossiers dans l’année, sans forcément aller jusqu’au dépôt auprès de la Banque de France. Une plateforme téléphonique, davantage préventive, basée à Strasbourg, traite des dossiers de la France entière, adressés par les prêteurs pour l’essentiel – ce sont eux qui financent en grande partie, sinon des mécènes. Crésus est en train de mettre au point BGV, Budget à grande vitesse, une appli pour lutter contre le surendettement, et propose un accueil spécifique pour les autoentrepreneurs et travailleurs indépendants, de plus en plus nombreux.


Article rédigé par Myriam AIT-SIDHOUM dans les DNA Alsace - Surendettement, édition du lundi 5 mars 2018

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